Type de document : article publié dans Reporterre
Auteure : Hortense Chauvin
Extrait : Saisir une crevette dans un bol, craquer sa carcasse entre ses doigts, l’enduire de sauce, l’engloutir. Un geste banal, en particulier durant la période des fêtes de fin d’année. Mais pour qu’il soit possible, il faut, en début de chaîne, en pratiquer un autre, bien moins anodin : arracher — à vif — les yeux des femelles reproductrices. Depuis les années 1970, la consommation de crevettes des Français a été multipliée par trois. Notre production locale est cependant très limitée : seulement 350 tonnes de crevettes roses et 50 tonnes de crevettes impériales sont produites sur le territoire. Pour assouvir notre appétit, nous importons chaque année 84 000 tonnes de crevettes, principalement en provenance de l’Équateur, de l’Inde, du Vietnam et de Madagascar. 56 % de ces animaux sont issus de l’aquaculture, les autres de la pêche (industrielle, dans son immense majorité).
Couper, cautériser ou ligaturer
L’élevage de crevettes a des conséquences environnementales délétères. Il encourage notamment la destruction des mangroves — ces forêts poussant à la lisière entre la mer et la terre —, qui sont remplacées par des bassins. D’après les données de l’association Solagro, la consommation annuelle de crevettes des Français serait responsable du déboisement de 43 000 hectares de mangroves à l’étranger. Ce sont autant de nurseries en moins pour les larves de poissons sauvages.
Il pose également des questions éthiques. Environ 440 milliards de crevettes d’élevage sont tuées chaque année — ce qui en fait, de loin, l’animal le plus consommé au monde (en numéraire). Cette industrie repose sur une pratique méconnue, mais généralisée : l’épédonculation oculaire. Elle consiste à sectionner les antennes qui relient les yeux des femelles reproductrices au reste de leur corps, en les coupant, les cautérisant ou les ligaturant. Les yeux des crevettes contiennent en effet une glande qui influence leur système hormonal. L’idée est d’accélérer la maturation des ovaires des reproductrices, de synchroniser leurs cycles, et d’augmenter la fréquence de leurs pontes. Et, ainsi, d’augmenter la production.
Une souffrance invisible
À quel prix ? Si la question de la souffrance des animaux terrestres dans les élevages est parvenue à se frayer un — mince — chemin dans nos esprits, celle infligée à leurs pairs aquatiques reste absente du débat public. Ce que la chercheuse à l’université de Johannesburg et spécialiste des droits des animaux aquatiques Amy P. Wilson explique par le manque de recherches sur leur « sentience » (c’est-à-dire leur capacité à ressentir de la douleur et vivre des expériences subjectives). « Il y a un énorme déficit de connaissances scientifiques sur les besoins de chacune des centaines d’espèces aquatiques que nous élevons. » Contrairement aux animaux terrestres, poissons, poulpes et autres décapodes ne font pas partie de notre paysage quotidien. « Leur souffrance est invisible. » La recherche sur le bien-être des crevettes d’élevage est lacunaire. Mais suffisante pour qualifier l’épédonculation oculaire de « problématique », selon Amy P. Wilson. Plusieurs études [1] ont montré que les crevettes reproductrices adoptent, après l’arrachage de leurs yeux, des comportements pouvant indiquer une douleur : nage erratique, mouvements brusques de la queue, longs frottements de la zone amputée, position recroquevillée dans le fond du bassin… Ce qu’elles ne faisaient pas lorsqu’on leur appliquait un anesthésiant avant l’ablation, pour les besoins de l’expérience.
« Ils sont gelés jusqu’à la mort »
Après l’arrachage, les crevettes ont tendance à moins bien se nourrir (vraisemblablement en raison de l’altération de leur vision), note une revue de littérature scientifique publiée en 2024. Il a également été observé que leurs descendants sont plus vulnérables face aux infections, très courantes dans les structures aquacoles — 10 des 11 infections pouvant être contractées par les crustacés sont régulièrement identifiées dans les élevages —, d’après un rapport de l’ONG Rethink Priorities de 2023. Dans un épais rapport coordonné par la prestigieuse London School of Economics, des chercheurs concluent que l’ensemble des décapodes (ordre regroupant les crevettes, les crabes, les homards, etc.) devraient être considérés comme des êtres sensibles. À ce titre, l’épédonculation oculaire devrait selon eux être interdite, tout comme l’abattage par immersion dans un bain d’eau glacée (qui reste la norme dans l’élevage des crevettes, et du reste des animaux aquatiques). « Ils sont gelés jusqu’à la mort, pendant des heures, décrit Kathy Hessler, vice-doyenne du programme de droit animal à la faculté de droit de l’université George Washington. C’est scandaleux. »
La France loin de l’interdire
Au Royaume-Uni, la publication de ce rapport a abouti, en 2021, à ce que l’ensemble des décapodes et des céphalopodes (comme les poulpes) soient reconnus comme des êtres « sentients » par la loi. Depuis, huit chaînes de supermarché britanniques se sont engagées à ne plus commercialiser de crevettes issues d’élevages ayant recours à l’épédonculation oculaire et à l’abattage par le froid.
La France en est encore loin. La majorité des enseignes de la grande distribution (Lidl, Carrefour, E. Leclerc, U, Casino, Auchan, Metro…) continue d’en vendre, d’après un recensement effectué en octobre par l’ONG International Council for Animal Welfare (Icaw). « Les consommateurs n’en sont pas du tout avertis », regrette Justine Audemard, responsable des négociations au sein de l’ONG. Pour le moment, seul le groupement Mousquetaires (Intermarché, Netto, etc.) s’est engagé à éliminer l’épédonculation oculaire d’ici janvier 2026. La multinationale a également promis que les crevettes vendues sur ses étals seraient, d’ici 2030, étourdies électriquement avant abattage. Aldi se réfugie quant à lui derrière le label Aquaculture Stewardship Council (ASC), dont bénéficient certains de ses produits. Le programme de certification assure que les crevettes « ASC » ne seront plus mutilées d’ici 2031. Dans la filière bio, l’ablation des yeux des crevettes est interdite depuis 2018. (…)


