Type de document : article publié dans The Science Time
Auteur : Renz Soliman
Extrait en français (traduction) : Les insectes ressentent-ils la douleur ? Comment le système nerveux des insectes révèle leur souffrance cachée
Pendant des décennies, les insectes ont été considérés comme des créatures simples et mécaniques, incapables de ressentir véritablement la douleur. Cette hypothèse a influencé tous les domaines, des protocoles de laboratoire aux pratiques de lutte contre les nuisibles. Cependant, les récentes avancées en neurosciences révèlent une réalité bien plus complexe : les insectes possèdent un système nerveux suffisamment sophistiqué pour ressentir une douleur réelle, y compris une douleur chronique persistante qui perdure longtemps après la guérison des blessures. La question de la douleur chez les insectes a radicalement changé. Ce qui semblait autrefois être de simples réflexes semble désormais impliquer une expérience subjective. Comprendre comment les insectes traitent les stimuli douloureux remet non seulement en question nos hypothèses sur la conscience animale, mais a également des implications profondes sur la façon dont nous traitons des milliards d’insectes dans la recherche, l’agriculture et la vie quotidienne. (…)
Comment le système nerveux des insectes traite la douleur
Le système nerveux des insectes, bien que beaucoup plus petit que le cerveau humain, possède une sophistication remarquable. Le long de l’abdomen de l’insecte se trouve le cordon nerveux ventral, l’équivalent fonctionnel de la moelle épinière des vertébrés. Ce cordon nerveux sert de centre de traitement où les informations sensorielles sont intégrées, filtrées et traitées. Le long de ce cordon nerveux ventral existe un système de neurones inhibiteurs, des cellules spécialisées qui agissent comme des gardiens. Ces neurones contrôlent si les signaux de douleur passent ou sont bloqués, fonctionnant comme un filtre qui s’ajuste en fonction du contexte et de l’état physique de l’animal. C’est là que le système devient vraiment fascinant : lorsqu’un insecte subit une blessure catastrophique, telle que la perte d’une patte, quelque chose de frappant se produit. Le nerf endommagé inonde le cordon ventral de signaux de douleur. Ce barrage écrasant submerge les neurones gardiens, un processus appelé désinhibition centrale. Une fois que ces mécanismes de contrôle échouent, l’insecte entre dans un état de sensibilité accrue à la douleur qui peut persister indéfiniment. De plus, les insectes possèdent un complexe central, une région spécialisée du cerveau qui traite les informations spatiales et les entrées sensorielles provenant de multiples sources. Cette structure remplit des fonctions analogues à celles du mésencéphale des vertébrés, créant une représentation neuronale intégrée de la position et de l’état du corps de l’insecte dans l’espace. (…)
La percée : preuve de la douleur chronique chez les insectes
Le moment décisif dans la recherche sur la douleur chez les insectes est survenu en 2019, lorsque des chercheurs de l’université de Sydney ont publié leurs conclusions dans Science Advances. À l’aide de mouches à fruits (Drosophila melanogaster), ils ont réalisé une expérience d’une simplicité trompeuse : ils ont amputé une patte, ont laissé la mouche guérir, puis ont testé la façon dont l’insecte réagissait à la chaleur. Les résultats ont été frappants. Même plusieurs semaines après leur guérison complète, les mouches blessées ont montré des réactions de fuite exagérées à des températures plus basses que celles que les mouches non blessées pouvaient tolérer. Une température que les mouches normales pouvaient supporter confortablement poussait les mouches blessées à tenter frénétiquement de s’échapper. Il ne s’agissait pas d’une réaction aiguë à une blessure active, les mouches s’étaient complètement remises de l’amputation. Il s’agissait d’une douleur chronique, persistante longtemps après la fermeture de la plaie. Les scientifiques ont attribué ce phénomène à un mécanisme cellulaire spécifique. Une lésion nerveuse provoque la mort des neurones GABA (neurones inhibiteurs dans le cordon ventral), détruisant ainsi le mécanisme de « freinage de la douleur » qui supprime normalement la perception de la douleur. Sans ces neurones protecteurs, même des stimuli normaux déclenchent des réactions de douleur exagérées. Lorsque les chercheurs ont empêché génétiquement la mort des neurones GABA, les mouches blessées n’ont jamais développé de comportement de type douleur chronique. À l’inverse, la destruction artificielle de ces neurones chez des mouches non blessées a suffi à créer une douleur chronique sans blessure réelle. (…)
Quels insectes peuvent ressentir la douleur ?
Tous les insectes ne sont pas égaux en matière de capacité à ressentir la douleur. Les recherches révèlent des variations importantes entre les groupes d’insectes. Les mouches et les moustiques (ordre des diptères) présentent les preuves les plus solides de perception de la douleur. Les recherches intensives menées sur les mouches à fruits ont révélé les mécanismes détaillés de la nociception, de la douleur chronique et du contrôle du système nerveux central sur les réponses à la douleur. Leur système nerveux relativement simple reste suffisamment complexe pour présenter les signatures neuronales de l’expérience de la douleur. Les cafards et les termites (ordre des blattoptères) démontrent également de solides capacités nociceptives et des preuves comportementales d’états similaires à la douleur. Ces insectes évoluent dans des environnements complexes et modifient leur comportement en fonction de leur apprentissage, ce qui suggère la sophistication neuronale nécessaire à l’expérience de la douleur. D’autres insectes, notamment les abeilles, les guêpes, les fourmis, les coléoptères et bien d’autres, possèdent des nocicepteurs et présentent des comportements semblables à la douleur, mais les recherches restent moins complètes. Les variations entre les ordres d’insectes suggèrent que la capacité à ressentir la douleur a évolué indépendamment à plusieurs reprises ou était présente chez un ancêtre lointain, puis a disparu dans certaines lignées. (…)
Foire aux questions
1.Les insectes sont-ils dépourvus de systèmes analgésiques comme les mammifères parce qu’ils n’ont pas de récepteurs opioïdes ?
Non. Bien que les insectes n’aient pas de récepteurs opioïdes, ils possèdent d’autres systèmes neurochimiques qui gèrent la douleur. Les anesthésiques locaux et les AINS bloquent efficacement les réponses à la douleur chez les insectes, et certains insectes réagissent même à la morphine par des voies non opioïdes. Les insectes ont simplement développé des mécanismes de soulagement de la douleur différents de ceux des mammifères.
2.Combien de temps la douleur dure-t-elle chez les insectes après une blessure, et peuvent-ils se rétablir complètement ?
Les blessures physiques guérissent en un à cinquante jours, mais la douleur chronique persiste tout au long de la vie de l’insecte après une lésion nerveuse. Comme les mouches à fruits ne vivent qu’environ deux mois, des blessures graves peuvent leur causer des douleurs pendant toute la durée de leur vie restante. Même après la cicatrisation des blessures, l’hypersensibilité à la chaleur persiste pendant au moins trois semaines.
3.Si un insecte meurt instantanément après avoir été écrasé, souffre-t-il avant de mourir ?
La mort instantanée empêche probablement toute expérience subjective de la douleur, bien que des réponses nociceptives se déclenchent immédiatement après l’impact. La distinction entre les signaux nerveux automatiques et la souffrance consciente reste floue dans les cas de blessures rapides.
4.Quelles sont les alternatives plus humaines aux méthodes traditionnelles de lutte contre les nuisibles ?
La lutte intégrée contre les nuisibles (IPM), la lutte biologique avec des prédateurs naturels, les pièges collants et les répulsifs botaniques (huile de neem, huiles essentielles, agrumes) offrent des alternatives moins nocives. Le gouvernement britannique préconise l’IPM plutôt que les pesticides chimiques pour des raisons de durabilité et de bien-être.
Extrait en anglais (original) : For decades, insects have been dismissed as simple, mechanical creatures incapable of true suffering. This assumption has shaped everything from laboratory protocols to pest management practices. Yet recent breakthroughs in neuroscience reveal a far more complex reality: insects possess nervous systems sophisticated enough to experience genuine pain, including long-lasting chronic pain that persists long after injuries heal. The question of insect pain has shifted dramatically. What once seemed like straightforward reflex responses now appears to involve subjective experience. Understanding how insects process painful stimuli not only challenges our assumptions about animal consciousness but also has profound implications for how we treat billions of insects in research, agriculture, and daily life. (…)
How the Insect Nervous System Processes Pain
The insect nervous system, while far smaller than a human brain, possesses remarkable sophistication. Running down the insect’s abdomen is the ventral nerve cord, the functional equivalent of a vertebrate spinal cord. This nerve cord serves as a processing hub where sensory information is integrated, filtered, and acted upon. Along this ventral nerve cord exists a system of inhibitory neurons, specialized cells that act as gatekeepers. These neurons control whether pain signals pass through or get blocked, functioning much like a filter that adjusts based on context and the animal’s physical state. Here’s where the system becomes genuinely fascinating: when an insect sustains a catastrophic injury, such as losing a leg, something striking happens. The damaged nerve floods the ventral cord with pain signals. This overwhelming barrage overpowers the gatekeeper neurons, a process called central disinhibition. Once these gatekeeping mechanisms fail, the insect enters a state of heightened pain sensitivity that can persist indefinitely. Additionally, insects possess a central complex, a specialized brain region that processes spatial information and sensory input from multiple sources. This structure performs functions analogous to the vertebrate midbrain, creating an integrated neural representation of the insect’s body position and state in space. (…)
The Breakthrough: Evidence of Chronic Pain in Insects
The defining moment in insect pain research came in 2019, when researchers at the University of Sydney published findings in Science Advances. Using fruit flies (Drosophila melanogaster), they performed a deceptively simple experiment: they amputated one leg, allowed the fly to heal, and then tested how the insect responded to heat. The results were striking. Even weeks after complete healing, the injured flies displayed exaggerated escape responses at lower temperatures than uninjured flies could tolerate. A temperature that normal flies could comfortably endure sent injured flies into frantic escape attempts. This wasn’t an acute response to active injury, the flies had fully recovered from amputation. This was chronic pain, persisting long after the wound closed. Scientists traced this phenomenon to a specific cellular mechanism. Nerve injury triggers GABA neurons (inhibitory neurons in the ventral cord) to die, destroying the « pain brake » mechanism that normally suppresses pain perception. Without these protective neurons, even normal stimuli trigger exaggerated pain responses. When researchers genetically prevented GABA neuron death, injured flies never developed chronic pain-like behavior. Conversely, artificially killing these neurons in uninjured flies was sufficient to create chronic pain without any actual injury. (…)
Which Insects Can Feel Pain?
Not all insects are created equal when it comes to pain capacity. Research reveals significant variation across insect groups. Flies and mosquitoes (order Diptera) show the strongest evidence for pain perception. The intensive research on fruit flies has revealed detailed mechanisms of nociception, chronic pain, and central nervous system control over pain responses. Their relatively simple nervous systems remain complex enough to exhibit the neural signatures of pain experience. Cockroaches and termites (order Blattodea) similarly demonstrate robust nociceptive abilities and behavioral evidence of pain-like states. These insects navigate complex environments and modify their behavior based on learning, suggesting the neural sophistication necessary for pain experience. Other insects, including bees, wasps, ants, beetles, and many others, possess nociceptors and display pain-like behaviors, yet research remains less complete. The variation across insect orders suggests that pain capacity evolved independently multiple times or was present in an ancient ancestor, then lost in some lineages. (…)
Frequently Asked Questions
1.Do insects lack pain-killing systems like mammals because they don’t have opioid receptors?
No. While insects lack opioid receptors, they possess alternative neurochemical systems that manage pain. Local anesthetics and NSAIDs effectively block insect pain responses, and some insects even respond to morphine through non-opioid pathways. Insects simply evolved different mechanisms for pain relief than mammals.
2. How long does insect pain last after an injury, and can they fully recover?
Physical wounds heal within one to fifty days, but chronic pain persists throughout the insect’s lifetime after nerve damage. Since fruit flies live only about two months, serious injuries could cause pain for their entire remaining life. Even after wounds close, heat hypersensitivity lasts at least three weeks.
3.If an insect dies instantly from being squished, does it suffer pain before death?
Instantaneous death likely prevents subjective pain experience, though nociceptive responses fire immediately upon impact. The distinction between automatic nerve signals and conscious suffering remains unclear in rapid-injury cases.
4.What are more humane alternatives to traditional pest control methods?
Integrated Pest Management (IPM), biological control with natural predators, sticky traps, and botanical repellents (neem oil, essential oils, citrus) offer less harmful alternatives. The UK government advocates IPM over chemical pesticides for sustainability and welfare.

